ALLER EN IRAN, FEVRIER 2008.
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Février
2008, le Nouvel An Chinois m’offre une nouvelle fois une ouverture
pour un trip d’une dizaine de jours, loin des emails, du bureau et de
Shanghai la pute. Depuis 6 ans l’Iran était restée pour Brice et moi
une vraie pistache en travers de la gorge. En effet dans notre
itinéraire du Trip 2002 nous n’avions pu obtenir les visas turkmènes
et iraniens si bien que nous avions du prendre un avion entre Tashkent
et Istanbul. Cette fois-ci, le pays des Mollahs est à notre porte.
Depuis 3 ans lorsque chaque matin je quitte mon domicile shanghaien
j’emprunte la Fuxing Road pour ensuite tourner a droite sur la
Wulumuqi Road. A cet angle même se trouve le consulat iranien de
Shanghai, vieille bâtisse coloniale retapée et gardée par des
sentinelles chinoises de l’armée de libération du peuple. En
appelant le consulat iranien j’ai été surpris de constater que les
français n’ont pas besoin de visa pour un séjour d’une durée de 7
jours, c’est parfait, il ne nous reste plus qu’à réserver nos
billets et en voiture Simone! Le
2 février je prends le vol d’Emirates Shanghai-Dubai. Les hôtesses
de cette compagnie aérienne sont plutôt mignonnes, le paysage est des
plus varié : suédoises, éthiopiennes, françaises, chinoises,
russes…Emirates est très hétéroclite, tout comme son pays
d’origine, Dubaï, que je ne découvre qu’une journée en retrouvant
Brice et Julien a mon arrivée. Tout est très décontracte, les
officiers de l’immigration sont accueillants, avant d’atterrir je
contemplais le désert : c’est vrai qu’ arriver au Moyen Orient
depuis la Chine, même si l’on sait a quoi s’attendre, c’est un
choc, l’air est (enfin) sec et sain, le désert s’étale, imposant,
le ciel est d’un bleu que je qualifierai « d’authentique »
et non pas mi-gris-bleu mi-gris-blanc de pollution chinoise, les
bâtisses sont blanches posées sur le sable tel des briques blanches et
tranchent avec le bleu profond du golf persique…plus loin, c’est le
début de la modernité arabe, les gratte-ciel, les autoroutes…tout
commence depuis l’aéroport. Je m’engouffre dans une grosse limo
taxis conduite par un bengladeshis de Chittagong qui n’est pas rentré
au pays depuis 8 ans. Nous discutons un brin, je lui relate mon passage
dans sa ville natale un an plus tôt. C’est a la terrasse d’un
restaurant libanais que je retrouve Olivier et Brice. L’air est si pur
à Dubaï…tout est propre, de grosses Land-Rover circulent sur le
bitume impeccable de cet îlot capitaliste moyen-oriental, leurs longues
silhouettes noires aux vitres fumées défilent comme une ombre sur les
miroirs que forment les gratte-ciel poussant, ici, certainement aussi
vite que ceux de leurs confrères bâtisseurs chinois.
Enfin
de journée Olivier, Brice et moi sautons dans un taxis et regagnons
l’aéroport, dans l’avion d’Emirates a destination de Téhéran
j’observe tous ces visages orientaux et pour la plupart iraniens, qui
nous entourent, certains nous ressemblent, leur traits sont européens,
il y a même une ou deux blondes…je ne suis pas assez proche pour voir
si elles sont décolorées ou non, je cherche un tchador mais
n’aperçois que deux ou trois voiles tout au plus, les femmes sont
toutes découvertes. Deux heures de vol plus tard nous atterrissons à
Téhéran, avant de sortir de la carlingue, les femmes ont toute le
même réflexe, celui de sortir de leur sac un foulard et prendre leur
allure « d’oeuf de pâques ». Il fait un froid de gueux,
avant de passer l’immigration nous remplissons le formulaire de
demande de visa touristique, déboursons 50 USD chacun et patientons une
bonne heure devant la vitre du comptoir. Tout a un air un peu
russo-soviétique comme Brice et moi l’apprécions, tout est lent, les
hommes iraniens de l’administration sont peu aimables et rustres à
notre égard. Ils glandouillent dans de gros fauteuils en sky. Une fois
nos visas obtenus nous filons vers l’immigration que nous franchissons
en trente secondes, l’officier nous sourie et s’exclame
« Welcome to Iran ! » nous n’apercevons pas un
touriste, juste un homme d’affaire d’apparence allemande. Nous
échangeons nos euros et nos dollars pour des brouzoufs iraniens et
sautons dans une Saipan déglinguée. Saipan est la marque nationale,
une Peugeot rebaptisée et fruit de la JoinVenture locale de PSA et
son partenaire iranien. Le
trajet est long, nous apercevons le Mausole de Komeni le long de la
route qui mènent à la ville et trouvons l’hôtel que j’avais
réservé depuis Shanghai, l’endroit est kitch à souhait mais
accueillant, un gros homme d’une cinquantaine d’année nous
accompagne à notre chambre
à trois lits. Je m’effondre sur mon matelas. Au réveil petit
déjeuner accompagné de galettes et de thé, nous sortons voir un peu
de quoi à l’air la rue iranienne. J’ai un mal de crâne carabiné
qui s’installe, il s’avérera être une bonne vieille sinusite,
aussi mes premiers pas dans la rue iranienne n’ont qu’un seul but,
celui de me rendre a la première pharmacie de quartier pour y acheter
un médicament. Ce sont des femmes qui une fois arrivées me tendront la
main pour m’aider. De
l’hôtel nous commandons une voiture pour filer directement à Ispahan.
Notre Saipan file droit sur le bitume froid et sec de cette fraîche
journée iranienne de Février 2008.
Nous rejoignons la deuxième ville du pays, nous n’avons donc
rien vu de la capitale et décidons que nous la visiterons à notre
retour. Le
paysage est aride,
l’autoroute en bonne condition et le temps optimal, nous apercevons
des montagnes enneigées assez loin vers l’Est, c’est la Chaîne de
Zagros, celle qui sépare naturellement l’Iran de l’Irak, les dômes
des mosquées parcellent parfois le paysage ainsi que quelques abris
anti-char, armés de canons et camouflés en surplomb des talus qui
bordent l’autoroute. Notre chauffeur est un jeune iranien d’une
vingtaine d’années, habillé en survêtements Adidas, il a pendu un
billet d’un dollars américain plastifié sous son retro-viseur comme
un gri-gri porte bonheur…pour une première journée en Iran, je me
retrouve a contempler la paysage a travers un pare-brise balayé des
mouvement d’un dollars américain en guise de balancier ! Sur le
chemin nous nous arrêtons a quelques stations d’essence pour acheter
de l’eau, des pistaches et boire un café. En
arrivant à Ispahan nous recherchons la maison ou nous sommes accueillis
pour trois jours. Une amie de Brice, d’origine iranienne à encore une
large partie de sa famille en Iran, nous sommes conviés à nous
installer dans leur demeure, traditionnelle et somptueuse, des faubourgs
d’Ispahan. Nous posons nos sacs alors que nous sommes accueillis par
le gardien des lieux, il nous offre tout de suite un thé à la menthe
accompagné de galettes. « Tcha » qui veut dire « Thé »
est universel, que ce soit en farsi, en arabe ou en mandarin, tout le
monde comprend. Une fois
rassasiés, nous partons marcher dans la ville, la nuit est tombée,
nous traversons quelques quartiers, les toits des maisons sont plats, en
terre beige, les minarets veillent sur la ville, a l’heure de la
prière une voix d’imam s’élève au dessus de la ville pour appeler
a la prière collective. Je
prends mes premières photos de la place de l’Imam de nuit.
L’ambiance est au top, nous rencontrons un iranien de notre âge à
l’anglais impeccable. Il nous emmène boire le thé dans un bar en
sous-sol, les bancs pour les femmes sont séparés de la pièce
principale où se trouvent les hommes. Nous discutons une bonne heure,
je prends des photos de cette caverne d’Ali baba dont il
ne reste plus un centimètre carré pour épingler une carte
postale a ces murs. Tout est là, une photos de l’équipe d’Iran de
football de 1965, des lampes a huile suspendues, un portrait de komeni,
une horloge, un vieux glaive accroché, des miroirs, des théières, et
j’en passe, le lieu est dense en objets, il a un côté mystique sous
ses voûtes sans doute centenaires. Nous
rentrons nous coucher chez notre hôte invisible. Comme de nombreuses
familles aisées sous le Shah, nombreux sont les iraniens exilés. Ils
forment une diaspora importante en Europe et aux Etats-Unis,
aujourd’hui beaucoup utilisent Dubaï comme plate forme pour placer
off-shore un gros paquet de cash et conserver cette fortune a
disposition à deux heures de vol depuis Téhéran. Ils participent pour
une part importante à l’essor économique du pays, et ce sont eux qui
injectent un peu d’ « occident » dans le pays et tant
qu'ils le peuvent. La
nuit est fraîche et calme à Ispahan. Comme si elle était sous
couvre-feu. Certains passants sont curieux de nous voir, ils essaient de
nous parler, de nous demander d’où nous venons, je ressens un peuple
intelligent et cultivé. Nombreux sont celles et ceux qui nous demandent
comment obtenir un Visa pour l’Europe ou les Etats-Unis, même un
agent de la circulation en uniforme militaire nous posera la question!
Nous
passons trois jours à Ispahan, ma sinusite aigue persiste et signe,
elle me frqppe d’un bon mal de crâne permanent durant le séjour.
Mais chaque matin, les galettes beurrées et le thé sucré à la menthe
que nous sert notre hôte sont un vrai régale, j’avale une aspirine
et nous voilà parti arpenter les rues iraniennes. Le deuxième jour
nous passons un après-midi dans les maisons de thé sous les arcades du
fameux pont Si-OSeh
d’Ispahan. Plus
tard dans l’après midi nous visitons un cimetière des martyres de la
guerre Iran Irak. Près d’un million de morts pour une guerre qui
n’a servi à rien puisque ni l’Iran ni l’Irak n’a gagné de
territoires. L’Irak recevait a l’époque le soutien de la CIA et
l’Iran en théorie celui de l’URSS mais de ce que je comprendrai, il
en a été autrement, et le prix supporté par la population civile
iranienne en particulier ses nombreux jeunes garçons fut lourd et est
encore très présent a l’esprit du peuple. Nous nous faisons discrets
et marchons dans les allées du cimetière, nous croisons des militaires,
des anciens combattants, des familles, des mères qui pleurent les
photographies en noir et blanc de leurs fils défunt. Chaque stèle
arbore la photo du soldat tombé pour la patrie iranienne. C’est très
poignant, l’ambiance est lourde et ultra nationaliste. Des portraits
de Komenie et d’Hamanedja surplombent le site du haut d’un poteau,
des haut-parleurs hurlent je ne sais quoi en farzi. A un instant je
campe a l’entrée pour partir et prendre quelques photographies des
gens qui entrent et sortent du cimetière, un homme en uniforme
s’approche et me demande ainsi qu’a Olivier de le suivre dans sa
cabane, nous sommes un peu inquiets, nous attendions Brice et nos gros
Nikon D300 l’ont sans doute poussé à penser que nous sommes des
journalistes…bref, nous voici apostrophés par des uniformes iraniens
militaires, il passe un coup de file à son supérieur, je n’en mène
pas large quelques minutes tant je sais que se foutre dans la merde peut
parfois commencer tout bêtement. Finalement
les kakis du cimetière nous relâchent et nous sautons dans un taxi
pour rentrer à la maison. En reprenant le chemin de l’impasse où
nous sommes hébergés, je repense systématiquement a l’Uzbekistan,
les murs en terre ont la même couleur qu’a Bukara, le silence est
parfois total, de vieilles bagnoles sont garées le long de la rue, en
passant nous croisons un boulanger local qui possède deux ou trois
fourneaux en forme de dômes d’où il ne cesse de récupérer du bout
d’un pic de gros pain en forme de galette que tout le voisinage
s’empresse de lui acheter. Plus loin c’est un cordonnier installé
dans une microscopique cahute de deux mètres carrés pas plus. Les
femmes sont discrètes, parfois je les voie qui marchent comme rampant
le long des murs, drapées de noir et fuyant le moindre regard étranger.
Plus
tard nous sommes convaincus par notre jeune ami iranien rencontré le
premier soir, de venir a son échoppe, il est près de 23h, nous le
suivons dans le labyrinthe du bazar d’Ispahan, un véritable gruyère
qui perdrait le moindre Gi’s américain dans une guérilla sans fin si
un jour Bush ou son successeur se décidait a envahir l’Iran! Nous
débarquons dans une des nombreuses échoppe, buvons un thé pendant que
Résa nous présente ses tapis, le lendemain armé de billets frais
Euros nous repassons, j’achète deux tapis, Olivier et Brice cèdent
également…nous qui détestons charger la mule pendant les voyages,
nous abdiquons. En
fin de matinée nous prenons une Saipan d’un faux jaune new-yorkais et
filons sur la route du retour vers Téhéran. Ma sinusite a disparu.
Notre chauffeur cette fois ci, conduit comme un pied et il possède un
lecteur de DVD sous son rétroviseur intérieur ce qui lui permet tout a
fait de se concentrer sur la route… Nous arrivons tard dans la soirée
et rencontrons quelques difficultés pour trouver un hôtel. Le jour
suivant nous déambulons autour dans notre quartier et réalisons que
nous logeons à deux bloques de l’ancienne ambassade américaine ou se
planquèrent des agents de la CIA dans les années cinquante pour
renverser le régime en place et que les étudiants envahirent pour
prendre en otage cinquante trois américains après la fuite du Shah.
Aujourd’hui c’est un véritable musée de la progagande des Mollahs
et cela commence des les murs même de l’enceinte. Le long des
trottoirs, s’étalent des graffitis à la gloire de Khomeini,
déchirant un drapeau américain ou remplaçant le visage de la statue
de la liberté par celui d’une tête de mort. C’est très
coloré et paradoxalement cela apporte un peu de gaieté à la grisaille
urbaine de Téhéran. Le bâtiment offre aux visiteurs de se promener au
rez de chaussée puis au premier étage, en suivant les flèches qui
indiquent le chemin à suivre entre chaque salle tenant office de
galerie. Des photos y sont exhibées, des objets ayant appartenus aux
américains, un photomontage exhibe une vague d’océan arabe à
l’effigie d’Arafat emportant Bush, Shimon Pérez et Sharon dans son
tourbillon imaginaire. Des groupes de fillettes étudiantes toutes de
noires vêtues nous regardent étonnées, photographiant ici et là. En
repartant je me retrouve face a face avec l’œuvre d’art a laquelle
je n’avais pas fait
attention a mon arrivée: l’hélice d’un hélicoptère américain
ayant été abattu lors d’une tentative de sauvetage des otages, la
pièce métallique, haute et a la mécanique massive est là, plantée
devant le perron de l’ambassade. Les gardes a l’entré nous saluent
chaleureusement a notre sortie. Nous
partons poursuivre notre journée avec le sentiment d’avoir visité un
lieu unique. Par bien de ses aspects, cette visite me rappelle celle
d’un navire de guerre américain arçonné dans le port de Pyongyang
en Corée du Nord et qui est aujourd’hui devenu un musée a la gloire
de l’armée de libération Nord Coréenne. Tel un trophée de guerre,
signé de la victoire d’une bataille face a l’ennemi impérialiste
yankee mais pas de la guerre froide qu’ils se livrent encore. Dans
ces pays cloisonnés, tout est rustre, faux, ces regimes vivent dans le
mensonge permanent, jouant sur la corde sensible du nationalisme
justifié par l’existence d’un ennemie, quelqu’il soit, tant
qu’il existe l’essentiel est mis en place pour que la stratégie des
tyrans perdure et qu’ils puissent tenir leur peuple en laisse. Le tout
enveloppe dans un linceul de fanatisme religieux ou politique,
quelqu’en soit son icône, shiite ou du grand Kim, les moyens
employés, les souffrances qu’endure la population et la
schizophrénie de ses dirigeants sont a chaque fois identiques. Ils
balaient d’un même revers de la main la liberté individuelle à
laquelle aspire toutes les femmes et les hommes de ce monde et imposent
leur mode de fonctionnement : autoritaire, absurde, souvent
inhumain et frustrant sous bien des aspects. Dans
Téhéran j’ai l’impression de visiter une ville grise que les
gamins afghans occupent à chaque coin de rues, réfugiés et pauvres,
ils mendient, ayant préféré l’Iran au Pakistan et n’ayant
certainement pas pu aller ailleurs sinon rester dans leur pays, terrain
des batailles rangées entre forces spéciales occidentales et talibanes.
Pour rejoindre une autre maison de thé nous arrêtons un taxi, son
chauffeur nous accueille dans sa Saipan déglinguée, nous lui adressons
trois mots d’anglais, il est sympathique et lorsque nous déboulons
sous un portrait de Komeni à un carrefour, sa main gauche abandonne le
volant pour baisser sa vitre et cracher en direction du 4x3m de
l’immense portrait de la figure nationale qui sévit depuis presque
trois décennies. Il nous dit avec ses mots qu’ils ont tous bien voulu
y croire, à la révolution et aux promesses d’un futur meilleur, mais
rien n’est venu…alors ils sont nombreux, à en être dégouttés, à
avoir perdu un fils, un frère ou une jambe dans la guerre Iran-Irak,
alimentant cette rage, difficilement perceptible mais pourtant bien
réelle a l’égard de Komeni et ses représentants actuels. La
frustration perceptible d’un homme de la rue iranienne en 2008.
L’avant
dernier jour, nous déjeunons avec Malika, une femme de la capitale. Elle a choisi de
vivre en Iran alors que l'option de vivre à l'étranger
lui etait possible à une époque.
En discutant nous rions des absurdités du système en place, des
mesures de rétorsions, du voile, de la censure et de tout ce que
comporte la doctrine dure et impartiale de l'Etat en place. Grâce à elle
nous comprenons beaucoup plus l'Iran, sa culture, ses paradoxes. Elle
répond à toutes nos questions, nous parle de son vécu
iranien, elle qui a un peu connu l’occident et vit quotidiennement avec la
frustration du système dominant. Depuis
le début de la semaine, Brice nous inflige une pression sans
précédent pour aller skier au nord de Téhéran. Enrhumé et la tête
prise par ma sinusite, je traîne les pieds et l’idée ne me plaît
guère, quant à lui, Olivier
a des aspirations plus culturelles quand à la manière de passer nos
deux dernières journées iraniennes. Finalement nous cédons, le
dernier jour nous embarquons dans une autre Saipan, notre chauffeur
moustachu a une très bonne conduite, l’air intelligent et l’œil
alerte, il est curieux de nous, de savoir qui nous sommes…malheureusement
il ne parle pas un mot d’anglais et nous encore moins le farzi. Encore
une de ces personnalités, qui auraient du faire autre chose de leur vie
que chauffeur de taxis et dont la destinée a été brisée nette par le
système contreproductif de leur pays. Notre
caisse fend l’air d’altitude du nord de Téhéran, le paysage
montagnard rocailleux défile sous nos yeux ébahis, pas très réveillés,
la route est en lacets mais grâce a l’excellent coup de volant de notre
compagnons iranien du jour, le trajet est agréable. A quelques
kilomètres de la station de Shamshek nous passons sous un immense porche
métallique qui arbore le portrait de Komeni, peint a la main à côté de
celui d’une autre figure d’Iman certainement célèbre…en France on
y verrait plutôt un « Welche to Chamonix Mont-blanc »
éventuellement sponsorisé par les Ski Salomon ou l’équipementier
Lafuma…mais la c’est plutôt « Bienvenu a Shamshek pour une
bonne journée de ski sous l’œil bien veillant des gardiens de la paix
de Dieu », bref, l’endroit est amusant, l’impression de
débarquer sur le plateau du tournage « des bronzés font du
ski », les hommes et les femmes sont tous vêtus de vieux fuseaux
type année 80, les skis sont tous de mauvaises importations européennes
de seconde main, et je ne vois pas une paire de skis paraboliques. Mais
l’ambiance est bonne enfant, nous chaussons des Nordica les pieds dans
la boue, je prends en photo quelques belles iraniennes aux chevelures
abondantes coiffées de bonnets et de lunettes de soleil. Nous voilà
partis sur les pistes, nous sommes sous équipés, mais que c’est bon de
skier en Iran ! L’air est frais et sec. Dans la queue d’un tir
fesses nous discutons avec une iranienne américaine revenue des
Etats-Unis pour vivre a Téhéran, ici les autochtones se lâchent un peu
plus, pas de foule aux alentours, elle nous raconte brièvement sa vie,
ses années aux US, son retour et les frustrations engendrées
mais globalement elle est heureuse d’être revenue dans son pays. Son
fils,lui, ne pense qu’aux jeux vidéo. Plus
tard nous prenons un thé Litpon au sommet d’une remontée, la vue est
splendide, je crois même apercevoir Téhéran. Je calle mes fesses dans
un fauteuil en plastique et m’assoupie tandis que Brice refait une ou
deux pistes et qu’Olivier me suit, fatigué également. Non
loin de nous il y a cette bande de jeunes, qui chantent, fume et s’amuse
bruyamment tout en buvant du red-bull et du soda dans des bouteilles
transparentes. Nous finissons par leur parler et ils nous proposent de
boire avec eux….du Soda. Ils ont l’air tout de même franchement
carpette, l’altitude ? …lorsque mes lèvres se fautrent sur le
goulot de la bouteille plastique je constate qu’il s’agit d’un
whisky sec et sans glaçons… Enfin
une goûte d’alcool, nous buvons abondamment avec eux, Brice se joint a
nous et plus tard nous redescendons les pistes le poitrail chaud et
confiant tout en suivant nos compères iraniens. Ils nous invitent à leur
maison, une fois la porte fermée l’occupant du salon dans lequel nous
prenons place sort une bouteille de Whisky, de Vodka et un brandy
quelconque. Nous restons trois heures, la musique plein pot, fumant des
clopes en jouant au black-gamon. Nous ressortons zigzagant très
légèrement pour ne pas être repérés car nous venons de commettre un
crime passible de prison. L’un d’eux me racontais une heure avant
qu’il avait fait quatre mois en cellule pour avoir été contrôlé avec
une bouteille de whisky dans son sac deux ans auparavant. Avant
de retrouver notre chauffeur nous dévorons un kebab à l’ail,
rapportons nos ski au magazin pour ensuite filer droit vers Téhéran.
Arrivés a l’hôtel nous nous douchons, notre vol est à 1h du matin.
Sur la route de l’aéroport défilent les images de cette semaine
passée en Iran et je suis frustré parce que conscient de n’avoir pas
vu grand chose de cet immense pays. Alors je m’évade de nouveau dans
d’autres rêves iraniens, revenir ici en vélo depuis la Chine,
chatouiller la frontière afghane, visiter plus de villes saintes
iraniennes, me perdre de nouveau dans le labyrinthe de ses souks et boire
du thé à la menthe en y observant la vie.
Mes
pieds ont foulé l’Iran durant une semaine pourtant je n’ai pas le
sentiment de connaître, même superficiellement, ne serait-ce qu’une
fraction de ce peuple et sa culture. Sans doute parce que l’Iran est
complexe, une pièce maîtresse sur le jeux d’échec Moyen Orientale et
qu’il est un des berceaux de l’humanité.
J’y
reviendrai. ©
Ambroise Mathey - Janvier 2009 |