LES SHIPBREAKERS DU BANGLADESH, FEVRIER 2007.
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Le Bangladesh... jamais je n'aurais un jour songé
à visiter ce petit pays, coincé entre l'Inde et sa masse démographique,
un Myanmar montagneux et militaire et une plage à Tsunami. Un pays 25
fois plus petit que l'Australie, qui compte 20 millions d'habitants,
alors qu’il en compte 148 millions. Jacques Attali prédit déjà
qu'il en comptera 100 millions de plus d'ici une quarantaine d'années.
Ce pays est surpeuplé, particulièrement pauvre, politiquement
instable, très pollué et bénéficie d'un des climats les plus chauds
de la région. Tout
est dit, on ne va pas en vacances flâner au milieu des champs de
plantations de thé Bangladais. Depuis longtemps Brissot, Olivier et ma
pomme souhaitions partir photographier les shipbreakers de Chittagong.
Lieu extraordinaire, une
plage où s'échouent les navires marchands en fin de vie, paquebots,
porte containers, pétroliers et j'en passe. On pourrait imaginer la scène,
le capitaine met les pleins gaz une ultime fois sur le moteur diesel de
son vaisseau interocéanique pour foncer, a marée basse sur cette plage
de Chittagong et y laisser son big-man, trop vieux, trop pollueur, s'y
vautrer pour y être démantelé par des grappes de travailleurs
esclaves bangladeshi. C'est ça que nous voulions voir, photographier ce
site. Olivier, le cousin du grand nord chinois, qui moule encore des
pneus Michelin par -20 nous faussera compagnie cette fois-ci, à la
dernière minute. Julien, mon pote qui bosse dans les arômes est une
nouvelle fois de la partie, pour des odeurs, ses narines vont en avoir
pour leur compte. Nous nous retrouvons tous les trois à la porte
d'embarquement du Vol de Dragon Air, Hong-Kong - Dhaka. A bord, je
sirote un jus d'orange en feuilletant ce cher China Daily, la musique
sur les oreilles, tandis que Julien et Brissot draguent les hôtesses de
l'air. Ces deux clébards tentent déjà d'arranger une soirée
"Welcomed To Dhaka" avec les deux petites hongkongaises de
Dragon Air, mais quelle n'est pas leur déception en apprenant qu'elles
ne descendent jamais de leur avion, tout juste si elles laissent les
moustiques entrer dans la carlingue lors de l'arrivée du zinc sur le
tarmac bangladeshi. Après 4 heures de vol, nous débarquons a Dhaka, il
n'y a pas foule à l'immigration c'est le moins qu'on puisse dire,
quelques businessmen occidentaux qui bossent certainement dans le
textile sinon des locaux et nous, trois givrés français, venus voir
pour vibrer ici une semaine, photographier et se marrer entre potes.
Nous sautons dans un taxis "piloté" par un jeune homme
d'à peine 20 ans... je soupçonne rapidement le code de la route d'être
inexistant au Bangladesh…et la délivrance des permis de conduire trop
laxiste. Il est 2 heures du matin, notre jeune prodige des routes file a
toute berzingue sur une pseudo trois voies qui relie le centre ville, il
lui manque deux rétroviseurs, un phare avant, je n'ai pas pris le temps
de checker les feux arrière mais qu'importe ! Il me semble qu'une roue
arrière est voilée, il doit sans cesse réajuster sa trajectoire car
sa caisse ne file pas droit, sur une avenue toute droite ! Ce premier
soir notre hôtel est assez sommaire, j'avais tenté de réservé depuis
Shanghai, ça a semble t-il bien fonctionné. Je m'écroule sur mon
matelas. En
Février l'air est frais, nous visitons le Bangladesh à la période idéale,
un ptit 20/23 degrés nous accompagnera toute cette semaine. Nous filons
acheter des tickets de train pour Chittagong. Les fourmis de mes pieds
de photographe commence a me chatouiller... je sens les carcasses des
super tankers et autre navires marchands plus très loin de nous, à
portée de l'objectif de mon Nikon, mon coeur bat par moment, ça
palpite un brin dans ma tête. Les yeux picotent. En prenant les
tickets, une fillette tire sur mon pantalon, je m'accroupi pour essayer
de lui souffler deux mots à l'oreille, comme un con je lui parle en
mandarin ! Bref, la barrière de la langue est bien là, alors on
échange quelques sourires, je la prends en photo et la nouvelle génération
d'appareils réflexes digitaux offrant pour cadeau instantané la
photographie direct sur écran, je lui montre son portrait, elle ne
s'arrête plus de rigoler et part en courant tout raconter a ses
copines. Nous
filons nous balader dans la vieille ville, déjeunons car Julien,
l'ogre, l'aromaticien qui veut tout renifler nous fait part des maux de
son estomac. En odeurs exotiques on peut dire qu'il va être servi. En
discutant, nous oublions l'heure qui tourne et notre train de 16 heures
pour Chittagong. Nous descendons en courant l'escalier obscur qui nous
avait conduit jusqu'à ce faux restau chinois pour trouver un taxi. Pas
de taxis... pas de rickshaw... des embouteillages... hum, ça sent le
roussi. Nous voilà trois franchouillards courant dans les rues de Dhaka
en direction de la gare, pour ne pas louper notre train. J'ai mon Nikon
en bandoulière, mon sac de voyages sur le flanc droit, la sacoche de
mon appareil sur le flanc gauche, une bouteille d'eau à la main et le
Lonely Planete du Bangladesh entre les dents. Donc paré pour un bon
sprint dans les rues étroites de la vieille ville. Je cours aussi vite
que je peux, avec Julien je saute sur un tricycle rickshaw en pleine
course, Brice qui nous devance en fait de même. Malgré tous nos
efforts nous loupons le train à 5 minutes près. La chiotte ! Le
prochain est à 23 heures, nous entamons 6 bonnes heures de glande dans
cette gare pourrie, lecture, clopes pour les fumeurs. J'observe cette
salle, le bureau du chef de gare dans lequel nous avons négocié 3
couchettes pour le train de nuit alors qu'il était plein. Je crois que
nos gueules de cul blancs y sont pour quelque chose. Une gare, c'est
toujours un lieu fascinant... tout y est : le mouvement, la pauvreté,
la richesse de certains voyageurs, les forces de l'ordre, tout est
temporaire, "de passage" rien n'est figé. Nous grimpons enfin
dans notre train de nuit, je m'effondre sur ma couchette et me laisserai
bercé par le rail Bangladeshi jusqu'au petit matin. Débarquant à
Chittagong, l'air est frais néanmoins je sens que nous voyageons dans
ce pays à la meilleure période tant les hommes et les femmes du
Bengladesh semblent être marqués par la dureté de la vie et des
intempéries de la région. 8 mois sur 12, le Bangladesh est frappé
par de fortes pluies lors de la mousson, des chaleurs écrasantes et
humides, bref rien qui ne ménage une population par ailleurs pauvre et
mal nourrit pour beaucoup d'hommes et de femmes. Nos
taxis tuk-tuk nous déposent à notre hôtel, le meilleur de la ville
mais encore très sommaire et d'un décor kitch juste comme Brice sait
les apprécier. Nous croisons quatre occidentaux devant la réception,
prenons une douche, je nettoie mon Nikon et nous voilà repartis en
direction de la fameuse plage, le Bangladesh étant un pays autrefois
occupé par les anglais, un terme tel que "Shipbreaker's yard"
est compréhensible de toute personne. Sur la route qui mène aux
ship-breakers nous constatons une nouvelle fois combien le bangladeshi a
le compas dans l'oeil en ce qui concerne le pilotage de son tuk-tuk, de
nombreuses fois j’ai l’impression de manquer de peu l’occasion de
m’emplâtrer contre un camion qui nous croise, mais nous arriverons
sains et saufs. De part et d'autre de la route s'étalent des échoppes
et toits de tôles lourdement ensoleillés, c’est très coloré,
les gens du coin ont tout récupéré des paquebots gigantesques dont
ils récupèrent les métaux. Les talus sont remplis de canaux de
sauvetage oranges, de bouées rouges et blanches, de portes aux coins
arrondis, de hublots, de moteurs diesels monstrueux, tout cela entre des
flaques de mazoute par ci -par-là et le canal d’eau de mer qui permis
d’acheminer tout cela jusqu'à quelques centaines de mètres de la
plage… depuis cette route nous devinons au delà des arbres, la gueule
de notre premier paquebot, pétrolier échoué sur la plage… enfin
nous y voilà, après quelques tentatives infructueuses nous
franchissons un portail, les gardes nous sourient et me laissent les
photographier. C’est
l’enfer sur terre…. D’autres gueules noires, ici ce ne sont pas
les mineurs chinois mais c’est tout comme. On nous laissent pénétrer
sur cette plage extraordinaire, tant le spectacle est saisissant.
C’est à la hauteur de ce que j’imaginais, l’air est parfois
suffoquant, des centaines d’hommes et de jeunes garçons travaillent
ici dans des conditions proches de l’esclavage, pieds nus dans un
sable parfois boueux tant il est mélangé à l’eau de mer,
souillé par des flaques d’huile pour moteur et des nappes de pétrole.
Le sol est jonché de câbles rouillés, de plaques de métal découpées,
des coques de navires échouées, de morceaux de ferrailles en tout
genre, de toute taille. Des bloques moteur Diesel gigantesques attendent
leur heure, posés sur le sable, ils ont été tirés par câble depuis
les carcasses à quelques centaines de mètres
de là, laissant un profond sillon comme pour éventrer cette
plage maudite. A l’entrée de chaque shipping yard se trouve la cabane
du chef ou propriétaire du chantier, bâtisse sommaire où sont signés
les papiers administratifs, où toutes ces gueules noires viennent récupérer
leur paie, où les camions tamponnent leur bon d’entrée et de sortie.
A côté se trouve systématiquement les immenses bobines de câbles
bien plantées sur la plage et qui permettront de tout tirer depuis les
carcasses des navires à même la plage, pour y être découpées au
chalumeau, puis chargées sur un camion avant de partir n’importe où
à qui rachète le cuivre, le fer, le zinc, le bois, les câbles, bref
tout ce qui constitue un bateau marchand. Pour
nous ces quelques heures passées sur place sont des instants d’une
rare intensité. Les hommes et les garçons nous accueillent
chaleureusement, certains se pressent pour être pris en photo,
d’autres sans doute trop fatigués nous jettent juste un regard, la
chaleur pèse peu en cette période mais je n’ose imaginer avant et
après la mousson lorsque le thermomètre atteint 38 ou 42 degrés… Les
chalumeaux désossent des pans entiers de coques de navires qui tombent
mollement sur la plage boueuse, les câbles sont tirés par une ou deux
grappes d’hommes depuis la plage pour être attachés sur le morceau
choisi. Ensuite les moteurs à essence des bobines commencent à ronfler
pour tirer très lentement jusqu’à elles le « morceau de bateau » à dépecer sur place en pièces, pour être ensuite
transportées par camion. L’air est difficile à respirer, un mélange
de souffre, de fumée noire mazoutée et d’iode dont je distingue
de moins en moins la saveur. C’est décidemment Germinal en 2007,
parmi les gamins, certains ont à peine 14 ans, travaillent là, pieds
nus, une dizaine d’heures par jour, aux côtés d’hommes parfois déjà
âgés et dont l’existence n’offre sans doute pas d’autres choix
que d’être un désosseur de bateaux. Nous
rentrons à notre hôtel, dînons le soir dans un restaurant de la
ville. Nous avons des difficultés à trouver une nourriture comestible
pour chacun avec appétit. Sur tout un tas de détails anodins
j’observe que ce petit pays est parfois au bord de l’agonie tant il
manque de tout. Les plats servis sont simples et à base de patates, de
légumes et d’épices, parfois accompagnés de viande mais toujours en
très faible quantité et délicate à consommer tant les os y sont
nombreux et la chaire peu présente… une vache maigre sans doute…
comme bien des hommes et des femmes de ce pays. Depuis
Chittagong nous rejoignons Cox-Bazare, ville du littoral, non loin de la
frontière Birmane. C’est un peu le Saint-Tropez du Bangladesh, un air
de « beach & fun » règne ici mais au moindre détour
d’une ruelle, la pauvreté et la saleté sont au rendez-vous, brillant
rappel tiers-mondiste, Saint-Tropez est une bulle, ici la plage et la
misère ambiante. Nous passons une nuit dans un hôtel sans intérêt
particulier si ce n’est celui de porter encore une fois un nom pompeux
du genre « Ever Beach Paradis Resort » et offrant un petit déjeuner
tout aussi savoureux qu’une bonne nouille shanghaienne épicée à 8
am. Lors d’une longue balade sur la plage, Brice ira même piquer une
tête dans la mer, tandis que des hommes viennent nous questionner. Le
soleil frappe fort à Cox Bazar, cela motivera fortement notre besoin de
fraîcheur. Nous regagnons la gare de bus à la mi-journée et de là,
sautons dans un bus pour Srimangal, la ville des plantations de thé,
autrefois propriété exclusive des Britanniques, en retrait à l’intérieur
des terres. C’est une ville trash que nous découvrons, une nouvelle
loi votée par le gouvernement décrète que les rues de toutes les
villes doivent avoir une certaine largeur réglementaire et que rien ni
personne n’est au dessus de cette loi.
Aussi dans de nombreuses villes que nous traversons, règne sur
les artères principales un air de « passons après les bulldozers »,
des façades défoncées, des bâtiments amputés de 2 ou 3 mètres,
laissant leur béton armé sortir leur griffes de fer sur la rue. Notre
hôtel de 4 étages n’a donc plus de murs de façade si bien que
depuis la réception nous assistons à la moindre scène de rue en
direct live! Je ne m’étends donc pas sur les bruits, odeurs et autre
artifices locaux, tout est « vécu » en réel depuis le
lobby de notre hôtel, c’est surréaliste, l’impression d’être en
vacances dans un décor de film de guerre Hollywoodien.
Nous
partons nous balader dans les plantations pendant toute une journée.
Une majorité de femmes, de petites tailles, travaillent dans ces
plantations, le dos courbé, habillées de couleurs vives et parfois
suivies par un homme armé d’une canne en bois, comme un berger avec
son troupeau, il a clairement l’air d’être leur maton. La main dans
un panier, elles saupoudrent les plants de thé d’une sorte de
fertilisant ou d’insecticide. Le soir nous passons une autre soirée
dans le même restaurant non loin de notre hôtel, nous organisons une
dancing party dans notre chambre d’hôtel, Brice a avec lui des minis
baffles sur lesquelles nous branchons nos i-pods et en avant la musique !
Une bande de jeunes viennent danser avec nous, c’est du grand
n’importe quoi, comme durant nos années étudiantes. Flash back
ridicule, néanmoins pétage de plomb intempestif
inévitable dans ce doux pays.
Nous
regagnons Dhaka et logeons dans un hôtel pourri. Cette ville est si
polluée et nauséabonde, que même sans ne rien y faire de particulier,
si ce n’est de marcher une heure ou deux dans la rue, une fine et
grise pellicule de poussière me recouvre peu à peu. Nous sommes
curieux de mieux découvrir la capitale que nous avons abordé en coup
de vent à notre arrivée. Pour parfaire notre culture nous partons
visiter un musée relatant la guerre qui sévit il y a 20 ou 30 ans et sépara
les deux Pakistans, laissant naître ce qu’est devenu le Bangladesh.
Sur un pont que nous empruntons pour traverser une rue particulièrement
bruyante et encombrée je photographie deux jeunes garçons d’à peine
12 ans qui dorment à même le sol bétonné de la passerelle… Le lieu
est simplement insupportable tant il est pollué et bruyant mais les
deux compères dorment à point fermés, côte à côte, exténués.
Dans
l’après-midi nous embarquons sur une des nombreuses chaloupes qui
circulent sur les canaux de Dhaka, extensions nombreuses des rivières
et de la mer, zébrant la ville dans tous les sens.
L’eau est noire, une encre de Chine nauséabonde et polluée au
plus haut degré. L’air, une nouvelle fois, est irrespirable, c’est
comme se mettre sur la tête un casque de cosmonaute et de demander à pétoman
de gazer le tube à oxygène…. Je me retiens mais je suis prêt à
vomir et finis par mettre mon tee-shirt autour du visage. Le
pilote de notre chaloupe est ravi d’avoir nos gueules pâles à bord,
il nous invite à prendre un thé chez lui, nous laissons
l’embarcation près du rivage et filons derrière lui dans le dédale
des ruelles du bidonville qu’il habite. Nous croisons quelques femmes
en burka noire, glacial rappel islamiste, les enfants jouent autour de
nous, les hommes et les femmes nous sourient. L’endroit est pauvre
mais empreint de dignité, les maisons sont propres et notre ami de
circonstance très honoré de nous avoir chez lui quelques minutes pour
nous présenter sa femme et ses filles.
Plus
tard nous retournons a notre hôtel, le voyage touche à sa fin et il
est temps pour nous de rentrer à Shanghai. Ce texte est publié sur mon site presque un an après
mon voyage au Bangladesh, aussi j’achève de le rédiger en me
rappelant au souvenir un maximum des moments vécus là-bas, sur les
routes entre Dhaka, Chittagong, Cox-Bazar et Srimangal. Depuis, les news
n’ont cessées, comme par malédiction, de relater le flot incessant
des catastrophes dont est victime ce pays: tsunamis, instabilité
politique, surcharge démographique, tempêtes, inondations, record de
chaleur à l’intérieur des terres et j’en passe. Ce pays m'est
apparut maudit c’est pourtant de là-bas que mon Nikon a rapporté
certains des visages les plus lumineux que j’ai croisé dans cette
vie. © Ambroise Mathey - Janvier 2008 |
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